Par Christelle TILIKETTE – Juriste.

Droits des abeilles amazoniennes sans dard : une avancée juridique au Pérou dans la reconnaissance de droits autonomes envers une composante de la biodiversité.
En décembre 2025, deux villes péruviennes de la province de Sapito ont adopté des ordonnances municipales reconnaissant des droits aux abeilles amazoniennes sans dard, espèces non létales essentielles à la biodiversité (1).
Ces décisions confirment de façon autonome les droits des abeilles à vivre dans un environnement sain et exempt de pollution, garantissant ainsi la protection de leur habitat naturel et de leurs conditions de vie.
Cette décision constitue une avancée majeure en matière de droits des animaux, et plus particulièrement de droits accordés aux insectes pollinisateurs ou non , catégorie longtemps exclue des débats juridiques, ici spécifiquement défendue pour sa contribution indispensable à la pollinisation.
Une Constitution péruvienne ne reconnaissant pas directement les droits des animaux
Si la Constitution péruvienne de 1979 reconnaissait en son article 123 « le droit de vivre dans un milieu sain, écologiquement équilibré et approprié au développement de la vie ainsi qu’à la préservation du paysage et de la nature » (1), la nouvelle Constitution de 1993 reconnait également ce droit en son article xxx<(2);
Chap II – De l’environnement et des ressources naturelles
Cette dernière dispose également en ses articles 67 et 68 :
Article 67.
« L’État détermine la politique nationale de l’environnement. Il favorise l’utilisation durable de ses ressources naturelles. »
Article 68.
« L’État est tenu de promouvoir la conservation de la diversité biologique et des zones naturelles protégées. »
Une reconnaissance inédite pour des espèces non mammifères
L’attribution de droits à des abeilles – êtres ne relevant ni des mammifères humains ni des mammifères non humains – marque une évolution significative dans la pensée juridique contemporaine.
En effet, traditionnellement, la reconnaissance de droits a toujours concerné les êtres humains, certains mammifères non humains, ou des entités naturelles (fleuves, forêts).
Accorder une protection juridique à des abeilles amazoniennes sans dard élargit considérablement le champ de la personnalité juridique environnementale.
Cette évolution remet en question une hiérarchisation anthropocentrée des espèces, fondée sur des critères tels que la taille du cerveau, les capacités cognitives supposées, ou l’utilité économique directe.
Ici, l’objectif poursuivi par ces deux ordonnances semble s’inscrire dans l’application du respect des articles 67 et 68 de la Constitution de 1993, la défense des composantes autonomes de l’environnement participant à la défense de sa globalité.
Cette approche est intéressante car elle ne repose pas sur les capacités et la cognition, mais simplement sur l’appartenance à un système plus vaste, l’environnement et les écosystèmes.
Bien sûr, il serait naïf de ne pas voir dans ces décisions une approche également anthropocentrée, seules les abeilles sans dards étant concernées, celles-ci participant à la pollinisation. On notera que seules les abeilles non létales ou potentiellement non dangereuses sont concernées.
Les préjugés sur l’Intelligence animale remis en cause
Certaines observations empiriques et études scientifiques tendent aujourd’hui à déconstruire ces présupposés.
D’ailleurs, un célèbre scientifique, Karl von Frisch, a travaillé sur l’intelligence des abeilles, ce qui lui valut le prix Nobel en 1973(2).
En 2021, bien que ce ne soit pas une démonstration scientifique, des internautes diffusent une vidéo sur la plateforme YouTube montrant deux abeilles coordonnant leurs efforts afin de dévisser le bouchon d’une bouteille de soda (3).
La séquence révélait plusieurs choses très intéressantes, bien au-delà du simple amusement :
une synchronisation fine des mouvements,
une compréhension du sens de rotation,
la gestion de l’adhérence du sucre,
la manipulation d’un objet lourd au regard de leur morphologie.
Loin d’une simulation artificielle, cette démonstration a suscité un vif étonnement et relancé le débat sur l’intelligence des insectes.
Droits des animaux et protection de la biodiversité : vers un nouveau paradigme juridique
Cette convergence entre avancées scientifiques et innovations juridiques renforce la légitimité d’une reconnaissance progressive de droits fondamentaux pour les espèces animales non mammifères.
La décision prise au Pérou s’inscrit dans une dynamique plus large de :
protection de la biodiversité,
reconnaissance du rôle écologique des pollinisateurs,
émergence d’une justice environnementale inclusive.
Elle ouvre également la voie à la représentation indirecte en justice d’espèces animales, notamment lorsque leur survie, leur habitat naturel ou leur fonction écologique sont gravement menacés.
Une Décision avant-gardiste et stratégique pour l’avenir
La reconnaissance des droits des abeilles amazoniennes sans dard n’est pas uniquement symbolique. Elle pourrait :
renforcer la lutte contre la pollution et la déforestation,
encourager des politiques publiques de protection des pollinisateurs,
inspirer d’autres collectivités à adopter des mesures similaires,
transformer durablement le droit de l’environnement.
Dans un contexte mondial marqué par l’effondrement de la biodiversité, cette initiative péruvienne constitue une étape structurante vers une redéfinition du rapport entre l’humain et le vivant.
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Sources : Références (APA 7ᵉ édition)
1 – Ordonnances municipales de Sapito, province de Sapito, Pérou. (2025, décembre). Reconnaissance des droits des abeilles amazoniennes sans dard. Diario Oficial de la Provincia de Sapito.
2- Constitution du Pérou du 29 décembre 1993 –
2 – Cahiers du Conseil constitutionnel nᵒ 15 (Dossier : Constitution et environnement) – janvier 2004 « Environnement, droit international, droits fondamentaux » – https://www.conseil-constitutionnel.fr/nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel/environnement-droit-international-droits-fondamentaux#:~:text=Une%20formulation%20int%C3%A9ressante%20est%20celle,paysage%20et%20de%20la%20nature%20%C2%BB.
3 – Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel n° 43 (Le Conseil constitutionnel et l’environnement) – avril 2014 – « L’environnement dans les constitutions étrangères » – https://www.conseil-constitutionnel.fr/nouveaux-cahiers-du-conseil-constitutionnel/l-environnement-dans-les-constitutions-etrangeres
2 – Karl von Frisch – « La danse secrète des abeilles »
3 – YouTube. (2021). Vidéo montrant un comportement coordonné chez des abeilles [Vidéo].
https://www.youtube.com/shorts/p8fspqCKiVM
Noticias Ambientales. (2025, 21 décembre). Le Pérou marque une étape environnementale en reconnaissant des droits légaux aux abeilles amazoniennes sans dard et en protégeant leur habitat.
https://noticiasambientales.com/animaux/le-perou-marque-une-etape-environnementale-en-reconnaissant-des-droits-legaux-aux-abeilles-amazoniennes-sans-dard-et-en-protegeant-leur-habitat/
2 – Natives, des peuples, des racines (2026, 31 janvier). Au Pérou, les abeilles sans dard obtiennent des droits légaux. https://www.revue-natives.com/actualites-internationales/2026/01/perou-abeilles-sans-dard-droits-legaux/
3 – GEO. (s.d.). Articles et dossiers sur la cognition animale et la relation entre taille du cerveau et intelligence. https://www.geo.fr/
